Edwy Plenel à la Halle des Douves de Bordeaux : Poétique du journalisme : entre courage et vérité

Cette soirée du jeudi 24 novembre, l’auditorium du Marché des Douves du quartier des Capucins de Bordeaux est pleine comme un œuf, pour accueillir Edwy Plenel, fondateur de Mediapart. Cette rencontre ponctue la fin d’une journée organisée par les étudiants de deuxième Année de l’IUT Tech de Co de Bordeaux Bastide, sous la direction de leur professeur de Lettres, Mme Dominique Deblaine. Cette dernière a fait une présentation détaillée et documentée du parcours professionnel d’Edwy Plenel, qui a exposé sa conception du journalisme avec un mélange tonique de chaleur et de rigueur intellectuelle.

Edwy Plenel

Le silence des pantoufles

Plus qu’un exposé, il s’agit d’un récit sous forme de puzzle, dans lequel les allusions à la Martinique et à l’Algérie se répartissent autour d’explications sur le fonctionnement de Mediapart, l’éthique du journalisme et certains épisodes politiques. Le fil conducteur de la rencontre est la recherche de la vérité, hors de toute compromission et des facilités encombrantes qui ont pollué un certain type de journalisme : le divertissement à tout prix, la manie du buzz, les « petites phrases ». Pour Edwy Plenel « l’opinion peut tuer l’information. » Pire encore, le journalisme est menacé par les pratiques de compromission dans ses comportements de soumission et de complaisance vis-à-vis du pouvoir politique. Le processus de corruption du journaliste est sournois, homéopathique, anesthésiant. « Pour descendre un escalier, il n’y a que la première marche qui coûte. », souligne Edwy Plenel. Il rappelle la période du gouvernement de Vichy, si fertile en renoncements : « Pire que le bruit des bottes, il y a le silence des pantoufles.» Le journalisme devrait se nourrir de courage et de vérité mais pour cela il faut maintenir un esprit de résistance aux conformismes et à l’effet dissolvant des « démocraties piégeuses ».

« La démocratie n’est pas le droit de vote »

C’est bien parce que la démocratie contient une énorme force d’inertie qu’elle peut exercer une influence délétère sur l’esprit critique des citoyens. Ici, PLenel rejoint Alexis Tocqueville (De la démocratie en Amérique, 1840), qui met en garde contre quelques fruits pourris du système démocratique : l’individualisme, l’hédonisme, le ramollissement, la servitude paisible, la dilution de la vigilance critique. Plenel, évoquant le « despotisme démocratique » de Toqueville, parle de « tyrannie douce ». Il bouscule certaines convictions bien établies, en affirmant que « la démocratie n’est pas le droit de vote. On peut voter pour son propre malheur». Se méfiant d’une attitude nihiliste et d’un idéalisme béat à propos du système démocratique, Plenel précise sa pensée : « La démocratie est un écosystème complexe ». C’est pour cela qu’il est important de mener « un combat pour une presse libre. »

Contre le bourrage de crâne

Le terme combat revient plusieurs fois, sous différentes formes, entre autres par la référence à des figures qui se sont signalées par leur combativité intellectuelle : Albert Camus (auteur de L’Homme révolté)( Aimé Césaire (Discours sur le Colonialisme), Albert Londres (Contre le bourrage de crâne, Terres d’ébène), Hannah Arendt (Les Origines du totalitarisme), Stephane Hessel (Indignez-vous) le cinéaste Ken Loach (Pride). Puisque les pesanteurs politiques sont nuisibles à la recherche de la vérité (l’enquête sur les liquidités libyennes attribuées à Sarkozy), le journaliste a besoin de l’esprit combatif comme mode de fonctionnement, d’autant plus « qu’on se bat jamais tout seul ». Quant à la démocratie, qui est un biotope dans lequel évolue le journalisme moderne, Edwy Plenel rappelle que depuis la Grèce Antique elle est « cousine de la tragédie » et « qu’elle sera toujours un combat. » Le combat du journaliste doit également viser le pouvoir des oligarchies : oligarchies de l’argent, oligarchies du savoir et oligarchies des avant-gardes.

Vérités d’opinion et vérités de fait

Dans le combat pour l’affirmation du devoir de vérité, Plenel reprend les distinctions établies par Hannah Arendt entre vérités d’opinion et vérités de fait. Il y ajoute la notion de parrêsia, mot valise tiré du grec utilisé par le philosophe Michel Foucault, dans Le Courage de la vérité, deuxième partie de l’ouvrage qui a pour titre Le gouvernement de soi et des autres. Parrêsia signifiant dire vrai ou tout dire. Ce souci de la vérité a acquis beaucoup plus d’ampleur, lorsque certains mensonges politiques d’envergure ont eu d’énormes conséquences, notamment dans l’Histoire récente. Edwy Plenel parle à ce propos de post-vérité, qui est la traduction française du concept anglo-saxon de post –truth. La post-vérité, concept qui apparaît en 2004, est basée sur l’observation selon laquelle le mensonge politique, lorsqu’il s’appuie sur des frustrations collectives et sur l’exploitation de l’émotion, a plus d’impact que la vérité. Plenel cite en exemple l’invention mensongère de la présence d’usines d’armes chimiques en Irak, pour justifier l’invasion et la destruction de ce pays.

Certes le régime de Saddam Hussein avait eu recours à des armes chimiques pour écraser les Kurdes, notamment lors du massacre de Halabja, le Guernica kurde de 1988. Néanmoins la mention d’usines chimiques (2003) justifiant l’invasion de l’Irak. PLenel cite encore deux autres exemples : la propagande utilisée par initiateurs du Brexit et les nombreuses déclarations mensongères du candidat républicain américain, Donald Trump, lors des élections présidentielles de 2016 aux Etats-Unis. C’est pour cela que « le propre du journalisme est de publier les informations qui dérangent ». Par ailleurs, la banalisation du numérique, mettant beaucoup d’informations à la portée des lecteurs, a pour conséquence de « faire tomber le journaliste de son estrade, obligeant ce dernier à mieux travaillant son information y compris dans la forme.

Dominique Deblaine

Un nouvel humanisme

Si cette recherche de la vérité peut paraître austère ou ascétique, il n’en est rien car Edwy Plenel plaide pour des valeurs souvent sous-estimées, voire décriées, comme la fraternité, la tolérance, l’honnêteté et l’esprit d’accueil. Au dehors, il tombait une pluie fine, ultra légère, comme une vaporisation, celle qu’on appelle un farinage en Haïti. Mais l’entretien était animé d’une saine vigueur, rafraîchissante pour l’esprit.

Rafael Lucas