Le chevalier de Saint-George, l’homme aux défis permanents

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Le descendant d’une femme esclave de la Guadeloupe et d’un chevalier propriétaire colonial  triomphe dans la Cour très guindée du Versailles du XVIII° siècle. Comment est-ce possible ? Incohérence, miracle, paradoxe, effet de fantaisie ou cohérence inattendue d’un système ?

                                        Un état civil chargé d’enjeux

Certains personnages historiques semblent avoir eu une existence destinée à alimenter des biographies romancées. C’est le cas du métis Joseph de Boulogne Saint-George qui a connu la célébrité à Paris, dans les milieux aristocratiques, dans la période troublée de la deuxième moitié du XVIII° siècle. Dans les dernières années de ce siècle, on assiste à la fin de la monarchie absolue et aux convulsions sanglantes de la Révolution Française. Pendant que la Terreur révolutionnaire élimine la noblesse déclinante, les esclaves de Saint-Domingue/Haïti  ont déclenché une violente révolution anticoloniale. Saint-George, en tant que fils d’une esclave noire et d’un aristocrate blanc est un personnage carrefour, un témoin idéal de cette grandes mutation historique, au cours de laquelle une remuante bourgeoisie ascendante liquide une féodalité séculaire momifiée dans ses privilèges. Le chevalier fils d’esclave est donc doté d’un « état civil chargé d’enjeux » (Luc Nemeth). La vie du « Mozart noir » concentre de nombreux éléments hors du commun qui auraient pu l’enfermer dans le pittoresque des péripéties feuilletonesques à la Alexandre Dumas. Cependant l’envergure du personnage est d’une autre nature : elle permet d’éclairer les contradictions d’une société aristocratique agonisante ainsi que certaines zones d’ombre du « Siècle des Lumières ».

¹Luc Nemeth, « Un état civil chargé d’enjeux : Saint-George, 1745-1799 », Annales historiques de la Révolution Française, n° 339, janvier 2005, pp.79- 97.

                                   L’étoile aux plusieurs trajectoires

Installés en Guadeloupe, à la commune du Baillif, les Boulogne Saint-George étaient issus des protestants hollandais qui avaient fui le Brésil lors de l’effondrement de la présence hollandaise dans ce pays en 1654. Georges Boulogne Saint-George, le père du chevalier, était un personnage sulfureux : excellent homme d’affaires, « bon vivant », bagarreur, mais aussi homme d’influence, lié à la police secrète et fréquentant la garde rapprochée de Louis XV. C’est à la suite d’un duel (décembre 1747) qu’il devra fuir la Guadeloupe où il sera condamné à mort par contumace le 31 mars 1748. Joseph était né trois ans plus tôt, le jour de Noël, le 25 décembre 1745, des amours de Georges Boulogne et de son esclave d’origine africaine, Anne ou Nanon. Finalement Boulogne est gracié par Louis XV et il séjourne à Bordeaux puis il se fixe à Paris. Le jeune Boulogne reçoit l’éducation des jeunes aristocrates de l’époque. Il excelle dans les disciplines qui étaient l’apanage de l’aristocratie (l’escrime et l’équitation)  et  la danse. A 13 ans il étudie à la prestigieuse académie d’escrime de la Boëssière.  Dès 15 ans il a le privilège d’appartenir aux gentilshommes de la garde personnelle du roi. Prodigieusement surdoué et polyvalent Saint-George va suivre avec brio une triple trajectoire : celle de l’homme du monde brillant escrimeur, cavalier hors pair et excellent danseur, celle du compositeur de musique classique et celle d’un militaire de carrière. Sa carrière militaire s’inscrit dans la fidélité à l’Etat, d’abord l’Etat monarchique, puis l’Etat révolutionnaire, à une époque où la France était menacée par les puissances européennes hostiles à 1789 qui voulaient rétablir l’Ancien Régime en envahissant le territoire français.

                                          

                                            Un brillant homme du monde

Claude Ribbe rapporte, dans sa biographie, que Joseph Boulogne de Saint-George avait une telle précision au tir qu’il était capable de percer une pièce de monnaie lancée en l’air. Le jeune chevalier de la garde du roi Louis XV devient vite un escrimeur de renom. Il défie les plus « fines lames » de France puis de l’Europe entière, dont le célèbre escrimeur italien Faldoni. On le retrouvera affrontant à l’épée en Angleterre, de manière spectaculaire, le mystérieux chevalier d’Eon (tantôt habillé en homme tantôt habillé en femme). Il maîtrise les techniques du dressage, des sauts d’obstacles et de la parade à cheval. Il est à son aise dans l’art équestre qui est l’un des lieux d’ostentation d’une noblesse d’Ancien Régime obsédée par l’exhibition des marques sociales de distinction. L’aisance du chevalier dans le cadre aristocratique est due à plusieurs facteurs : la maîtrise d’arts cultivés par la noblesse, la protection que lui procure sa proximité avec le roi et la solidité des réseaux tissés par son père (finances, police secrète). Il est personnellement très proche du duc d’Orléans. Cependant ce succès ne va pas sans provoquer rejets et blocages dans une société où la question des origines demeure un problème brûlant. Joseph fera l’objet de plusieurs agressions nocturnes, dont une fois en mai 1779, par des malfaiteurs bien entraînés au maniement des armes, qui, en définitive, appartenaient à la Police Secrète de Versailles !  En 1779 on en est à la cinquième année du règne de Louis XVI (1774-1793) qui prendra plusieurs mesures discriminatoires contre les gens de couleur en France, moins par racisme cependant que par faiblesse sous la pression d’une partie de la noblesse et de la bourgeoisie coloniale. Outre ses talents d’escrimeur et de cavalier, Saint-George est également un brillant musicien.

                                         

                                L’homme aux multiples partitions

L’habileté de Saint-George en équitation, sa précision au tir, sa dextérité à l’épée se transforment en virtuosité à la musique. Là encore il dépasse le brio technique pour s’élever jusqu’à la composition d’œuvres durables. Homme de transition il l’est aussi en musique. L’influence baroque évidente dans son œuvre se greffe sur ce qui est déjà une sensibilité préromantique. Ses instruments préférés sont le violon et le clavecin. Sa carrière musicale démarre autour de 1769 pour atteindre son point culminant dans la décennie 1770-1780. Outre ses talents d’interprète et de chef d’orchestre, il ne compose pas moins de six quatuors à cordes et huit symphonies concertantes. Sa reconnaissance musicale a failli faire de lui le directeur de l’Académie Royale de Musique, s’il n’y avait pas eu des intrigues fielleuses montées contre lui par certaines cantatrices proches de la reine, lesquelles refusaient d’être dirigées par un non-Blanc.

Louis XVI et Marie-Antoinette lui ont néanmoins gardé leur estime et leur protection. Lorsque l’orchestre de Saint-George, Le Concert des Amateurs est supprimé en 1781, il se mettra à jouer dans l’orchestre de la Loge maçonnique des 9 Sœurs, orchestre appelé Le Concert de la Loge Olympique. Il y rencontrera l’écrivain subversif et visionnaire Louis-Sébastien Mercier, auteur du  roman d’anticipation, L’An 2440, paru en 1771, dans lequel Mercier imagine une révolution d’esclaves à Saint-Domingue menée par un brillant dirigeant qui préfigure Toussaint Louverture… Saint-George trouve dans le milieu maçonnique tout un bouillonnement d’idées rationalistes et abolitionnistes que confirmeront ses voyages en Angleterre, terre d’abolitionnisme militant. Cependant le compte à rebours de la Révolution Française a déjà commencé…

                  

                                 Ah ! ça ira, ça ira, ça ira 

La Révolution Française déborde très vite le cadre national pour embraser toute l’Europe, dont les régimes à monarchie absolue sont menacés. Comme il faut étouffer dans l’oeuf le dangereux foyer révolutionnaire français, les alliances stratégiques se font et se défont. Là où le général Dumouriez  trahit la France au profit des Autrichiens, Saint-George reste fidèle à la nouvelle nation issue de la Révolution. Il est au courant de l’initiative des députés de couleur de Saint-Domingue venus réclamer l’égalité des droits pour les libres de couleur, de même qu’il sera très peiné de l’exécution barbare des Mulâtres Ogé et Chavannes (qui revendiquaient l’égalité des droits avec les Blancs) par une foule de colons blancs en délire à Saint-Domingue en 1790.

Un an plus tard ce sera le feu à Saint-Domingue et bientôt l’heure de Toussaint Louverture. En France, Saint-George commande une légion de 1000 Afro-antillais, les « Hussards américains » dans laquelle il retrouve un autre métis célèbre, Alexandre Dumas Davy de la Pailletterie, qui étouffe de jalousie et intriguera sans vergogne contre lui… Saint-George est destitué le 25 septembre 1793, l’année de l’exécution du roi et de la reine, de la guerre de Vendée et de l’institution de la Terreur. Il sera emprisonné, relâché, puis réintégré en 1795. Il est envoyé en mission à Saint-Domingue (1795-1797) où il aurait rencontré Toussaint Louverture. Le chevalier rentre en France où il meurt le 10 juin 1799, cinq mois avant la prise du pouvoir par Napoléon Bonaparte, par le coup d’Etat du 18 Brumaire, ou 9 novembre 1799. Napoléon donne l’ordre de brûler les œuvres du chevalier de Saint-George. C’est à l’époque romantique vers les années 1840 que sa mémoire est évoquée et réhabilitée.

                                            Le devoir d’excellence

Le cas du chevalier de Saint-George soulève de nombreuses interrogations. Celui qui a été surnommé « l’Hercule français » a eu en effet plusieurs travaux à réaliser. N’était-ce pas une originalité difficile à porter, que d’être fils de mère esclave et de père aristocrate dans une société de l’Ancien Régime en proie aux secousses de fin de règne ? En fin de compte cette noblesse du XVIII° ne l’a-t-elle pas intégré en son sein ? Comment pouvait-on garder sa crédibilité en étant fidèle à son éducation aristocratique et en s’ouvrant aux idées abolitionnistes ? N’était-il pas risqué d’invalider les préjugés racistes en excellant précisément dans les disciplines les plus aristocratiques ?  Joseph Boulogne de Saint-George a pu avancer à travers de tels écueils en faisant probablement le choix d’habiter pleinement tous les personnages qu’il avait en lui et en étant fidèle à sa conception intérieure de la liberté. Ou est-ce que sa situation de mise en défi constant face aux préjugés ne l’obligeait-il pas à un permanent devoir d’excellence ?

Rafael Lucas

Bibliographie sommaire et sélective

Bardin, Pierre, Joseph de Saint-George, le chevalier noir, Paris, Guénégaud, 2006

Guédé, Alain, Monsieur de Saint-George, le nègre des Lumières, Paris, Actes Sud, 2001.

Ribbe, Claude, Le Chevalier de Saint-George, Paris, Perrin, 2004.

Smidak, Emil, Joseph Boulogne, nommé chevalier de Saint-George, Lucerne, Ed. Avenira Foundation, 1996.