Vivre le long des grands fleuves de l’Inde : regard d’une géographe au travers du film documentaire

Pays aux dimensions continentales, l’Inde a aussi de grands fleuves comme le Narmada et le Brahmapoutre, autour desquels s’établissent des traditions sacrées mais aussi des aménagements modernes sous forme de barrages, afin de garantie l’indépendance énergétique. Les aménagements suscitent parfois des protestations vigoureuses. Ce ne sont pas de longs fleuves tranquilles. C’est cette aventure géographique, spirituelle et politique que nous décrit la géographe Emilie Crémin.

 

Le fleuve Mata Narmada

La Narmada, l’un des sept grands fleuves sacrés de l’Inde, est évoquée comme une manifestation divine. Ses rives sont marquées par de nombreux géosymboles tels que des temples, révélant la vénération de la Narmada et de Shiva, deux divinités en interactions. La succession des symboles religieux, remarquables dans le paysage de la vallée, le long du chemin de pèlerinage, témoigne de l’ampleur de la dévotion des pèlerins et de l’importance spirituelle de cet espace.

Or, depuis les années 1950, le gouvernement de l’Union Indienne a entrepris l’aménagement d’un vaste réseau de barrages hydroélectriques indispensable pour assurer l’indépendance énergétique du pays.

Depuis une vingtaine d’années, ces aménagements sont contestés en raison des impacts de ces infrastructures sur les milieux naturels, sur les villages situés en amont et sur les circuits de pèlerinage. Ainsi, d’importants mouvements sociaux s’organisant dans la vallée et dans toute l’Inde ont remis en question les politiques de l’Etat central. Ces mouvements interpellent aussi sur la justice et l’équité des bénéfices issus de ces ouvrages édifiés dans une perspective de « modernité » et de « progrès ».

Le documentaire et son contenu

La production de plusieurs documentaires sur le lieu d’Omkareshwar et les rituels religieux qui y sont pratiqués à l’ombre d’un grand barrage était destinée à diffuser les résultats de ma recherche au grand public. Pour cela, j’ai d’abord collecté des matériaux filmés sur le terrain, puis de retour de ma mission, j’ai travaillé sur le montage de plusieurs courts-métrages afin de montrer des faits marquants comme les rituels funéraires d’une femme Brahmane, et ceux pratiqués par plusieurs frères en hommage à leur père défunt et enfin, un documentaire présentant les contradictions entre la valeur spirituelle de l’eau et l’aménagement d’une série de grands barrages le long du fleuve.

L’outil cinématographique

Pour moi, l’outil cinématographique permet de faire ressortir l’expression, les sentiments, les émotions des individus de manière plus directes. Il s’agit d’une méthodologie plus affective et compassionnelle, qui humaniserait la recherche en offrant un espace de visibilité aux personnes et à leurs expressions physiques, et non en rapportant simplement leurs discours désincarnés.

Vous pourrez consulter la vidéo en ligne :

http://www.dailymotion.com/video/x183z7_omkareshwar2005webmedium

Au bord du Brahmapoutre

Les catastrophes naturelles, comme les inondations, attirent régulièrement l’attention des médias et du grand public. Les images diffusées montrent des situations dramatiques. Pourtant les plaines alluviales figurent parmi les terres les plus densément peuplées au monde qu’il s’agisse de la plaine du Gange en Inde, ou du delta du Gange-Brahmapoutre au Bangladesh, où les densités de peuplement dépassent les 2000 habitants / km2 en zone rurale. Alors pourquoi tant de familles se sont-elles installées dans ces espaces à risque ?

Contexte et situation autour du fleuve Brahmapoutre

Les plaines alluviales sont des terres particulièrement fertiles que les communautés ont su s’approprier et mettre en valeur pour produire les denrées nécessaires à leur alimentation. Les habitants des rives du Brahmapoutre et de ses affluents ont longtemps vécu au rythme du fleuve, suivant le mouvement des eaux, des périodes d’étiage pendant la saison sèche aux grandes crues humidifiant les terres pendant la mousson. Dans l’espace densément peuplé de l’Assam, les paysans de cette région riveraine du Brahmapoutre dont font partie notamment les Mising – population originaire de l’Himalaya oriental et les Scheduled Tribes (tribus répertoriées par le gouvernement indien) d’Assam – ont su adapter leurs modes de vie aux dynamiques du milieu. Suivant le rythme du fleuve, ces communautés paysannes pratiquent plusieurs types de riziculture, élèvent du bétail sur les bancs de sable se déplaçant au milieu des chenaux principaux du fleuve, utilisent différentes techniques de pêche pour les différents types de cours d’eau. Les chenaux du fleuve sont mobiles, mais les communautés paysannes déplacent leurs villages pour s’adapter volontairement ou sous la contrainte de l’administration territoriale qui souhaite contrôler leur mobilité.

Depuis le XIIème siècle, les Etats dominant ces territoires construisirent des digues afin de mieux contrôler les fleuves et de maîtriser la mise en place des espaces de production de la plaine alluviale. À partir de 1954, l’État d’Assam étendit l’endiguement de part et d’autre du lit mineur. Ces aménagements incitèrent les communautés paysannes à se sédentariser dans les périmètres protégés en les contraignant à respecter les nouvelles délimitations foncières. Toutefois, depuis 1988, des ruptures de digues soudaines ont été à l’origine d’inondations récurrentes dans les espaces censés être protégés, tandis que l’érosion se poursuit, emportant les terres de nombreux villages.

Les catastrophes provoquées par le fleuve

Les dommages causés par les inondations sont de plus en plus importants depuis le séisme de 1950. Ce séisme majeur provoqua d’importantes modifications de l’hydrosystème fluvial, bouleversant ce système socio-écologique fragile. Dans un espace délimité par les digues, les communautés paysannes ne peuvent plus s’adapter aux aléas du milieu.

Au-delà des interventions d’urgence, il s’avère nécessaire de prendre du recul afin de mieux cerner l’origine des événements et les stratégies d’adaptation déployées par les populations pour y faire face.

Suivant une approche interdisciplinaire mêlant hydro-géomorphologie, éco-anthropologie et political ecology, le film documentaire « Au bord du Brahmapoutre » apporte un éclairage nouveau sur les dynamiques du Brahmapoutre, les interactions sociétés-milieux et la gestion des risques dans une région peu étudiée. Les images de ce film furent collectées au cours des trois années de terrain nécessaire pour comprendre de manière fine la complexité des interactions entre sociétés et milieux dans le haut Assam et particulièrement dans des secteurs plus affectés par les inondations.

De retour du terrain, l’écriture du film s’est poursuivie en collaboration avec l’équipe audiovisuelle de l’UPS 2259 du CNRS

(http://www.vjf.cnrs.fr/clt/audiovisuel.php). Un travail d’écriture puis de montage permis d’accomplir la réalisation du film. Vous pourrez à présent

le voir en ligne sur canal U en version française et anglaise : https://www.canal-u.tv/video/cnrs_ups2259/au_bord_du_brahmapoutre.16774

Emilie Crémin, Post-doctorante

Chaire capital environnemental et gestion durable des cours d’eau Géolab UMR 6042 – Université de Limoges Site Web personnel : emiliecremin.com Mail : emilie.cremin@unilim.fr

Par Emilie Crémin, Post-doctorante