Somptueuses parures du Maghreb à l’Institut du Monde Arabe

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Crédit photo : http://www.blissfromparis.com/

Auteur de l’article : Sarah K.-Legrand

Actuellement et jusqu’au 28 août 2016, l’Institut du Monde Arabe à Paris met à l’honneur les bijoux du Maghreb à travers l’exposition bien nommée « Des trésors à porter », dévoilant  de précieuses parures qui sont une véritable ode à la féminité orientale. Tout d’abord, en montrant le travail des orfèvres, cette exposition permet de parfaire nos connaissances géographiques car elle englobe le Maroc, l’Algérie et la Tunisie, pour un véritable dépaysement. Les joyaux raffinés et délicats réunis ici sont de véritables objets d’arts, d’une rareté précieuse, puisqu’ils datent pour  la plupart du 19e et du début du 20e siècle.

Le sens caché des bijoux

Femme kabyle portant une parure complète (diadème, boucles d’oreilles colliers, bracelets, bagues) (©Bozom).

Mais ces bijoux, malgré leur clinquante singularité sont, à y regarder de plus près, chargés d’un fort symbolisme. Ces ornements d’apparat possèdent en effet un sens caché, une signification. Chaque détail, chaque motif peut avoir une fonction prophylactique (pour se prémunir des maladies) ou apotropaïque (pour protéger du mauvais œil, des mauvais sorts). De plus, chaque particularité est caractéristique d’une région ou d’une tribu qui confectionne et porte ces bijoux ; ils sont à la fois un marqueur social, un critère d’appartenance et de reconnaissance dans la société.

Boucle d’oreille en argent ciselé associant oiseau, poisson, main et croissant lunaire, Tunisie (©Kourdi).

Ces joyaux, principalement portés par les femmes, constituent leur véritable patrimoine. Ces trésors, offerts par le père ou par le mari, se transmettent uniquement de mère en fille, sur plusieurs générations. Ils sont offerts aux filles dès leur naissance, lors de grandes occasions et pour les cérémonies comme le mariage, ou la célébration d’une naissance, notamment celle d’un garçon. Ainsi, le jour de ses noces, la mariée est parée de la tête aux pieds, car les bijoux complètent sa tenue et font partie intégrante du trousseau. L’opulence montre surtout le statut social des parents et de la belle-famille qui offrent les cadeaux.

Fibule en or, ajourée et ciselée, Tunisie, 20e siècle (©Kourdi).

détail de chaînes aux plaques émaillées, sur une paire de fibules circulaires (non figurées), argent filigrané, Maroc (©Kourdi).

Mille et une parures

 Les plus somptueuses parures, destinées à l’apparat, se composent de diadème, parures de tête, temporaux (longues pendeloques accrochées sur la coiffe de chaque côté de la tête), boucles d’oreilles, colliers divers et variés, fibules (épingles) agrémentées de pendentifs pectoraux, bagues, bracelets et anneaux de chevilles – toujours de taille imposante et qui se portent le plus souvent par paires –, etc. Des éléments d’orfèvreries pouvaient également être cousus sur des bandeaux de laine ou des lanières de cuir pour former un bijou de front (par exemple, chez la tribu Ahl Massa, au Maroc). La plupart comporte plusieurs motifs reconnaissables. Les fibules, souvent de forme arrondie (en omega, la plus courante, ou en « tête de bélier »), et triangulaires, sont des épingles permettant de fixer plusieurs pans de tissus au niveau des épaules. Elles sont reliées entre elles par des chaînes et complétées par de lourds ornements pectoraux, finement ouvragés, particulièrement impressionnants par leur taille et la profusion d’éléments qu’ils contiennent. Certains d’entre eux peuvent donc être agrémentés de boîtes à parfum aux formes variées, destinées à être remplies de laine ou de cire parfumées, ou encore de pendentifs, imitant une baie d’argan. Les motifs en « œil de caméléon », souvent présents sur les bracelets, formés d’une petite sphère reposant sur une pyramide, évoquent l’œil du saurien. D’autres bijoux sont complétés de petites chaînettes au bout desquelles figurent des pendeloques aux formes diverses : citons une fibule décorée de « langues d’oiseau » [dixit !], un collier sur lequel figurent plusieurs mains (khamsat), ou encore une paire de boucles d’oreilles au bout desquelles semblent s’échapper des petites colombes.

Ornement frontal avec éléments en argent sur un bandeau de tissu, Tunsie (©Kourdi).

Le succès de l’argent

Collier en perles de corail et pendentif en argent émaillé, Maroc, début du 20e siècle (©Kourdi).

Paire de fibules en argent à motif d’arganier, Maroc (©Kourdi).

Ces parures peuvent être en or, en argent, ou en argent doré. Elles témoignent du grand savoir-faire technique des artisans travaillant le métal selon divers procédés connus de la métallurgie afin de créer des pièces uniques. A noter que ce sont les hommes qui confectionnent les bijoux portés par les femmes, à l’exception de la région orientale de la Tunisie où celles-ci pouvaient façonner leurs propres parures pour compléter leur trousseau de mariage. L’or est l’apanage des citadines, métal précieux par excellence réservé à l’élite prospère, son emploi se généralise tardivement. Les parures aurifères exposées ici datent plutôt du 20e siècle et proviennent surtout de collections marocaines. En revanche, l’argent est employé avec profusion, notamment pour les parures des milieux ruraux et modestes. Le recours à ce métal peut s’expliquer par le fait que l’argent est moins onéreux que l’or, donc plus accessible, et aussi plus facile à travailler – son point de fusion est de 960 °C contrairement aux 1060 °C requis pour l’or. D’autre part, la raison principale de son emploi est symbolique, en relation avec la couleur blanche du métal et son éclat. Ce métal apporterait ainsi la bonne fortune, tout en ayant de nombreuses vertus protectrices. Une fois la matière fondue, gravée, ciselée, moulée, ajourée, filigranée par l’artisan, certaines pièces pouvaient être émaillées, c’est-à-dire recouvertes en surface d’une fine couche de verre colorée (le plus souvent jaune, vert et bleu), ou encore enrichies d’éléments comme du corail, des coquillages, de l’ambre (surtout au Maroc), des perles, parfois des pierres précieuses et même des pièces de monnaies. En effet, il existe des particularités locales avec la prédilection des émaux, notamment sur les bijoux kabyles, ou encore les émaux cloisonnés qui sont très appréciés à Fès et Meknès.

 

Des bijoux porte-bonheur et protecteurs

Collier orné de 9 mains khamsat, argent et corail, Algérie (Aurès), 20e siècle, (©Kourdi).

Comme nous l’avons évoqué, la plupart des éléments – représentant surtout des animaux – sont considérés comme des talismans destinés à protéger le possesseur contre le mauvais œil. C’est le cas du poisson, apportant fertilité, très présent en Tunisie (sans doute un héritage carthaginois) ou encore la salamandre, symbole de vie, et le serpent (amulette également présente dans l’Antiquité, en Egypte et dans le monde gréco-romain). D’autres motifs comme le croissant et l’étoile ont des vertus apotropaïques, souvent représentés dans le monde arabo-musulman, tout comme le sceau de Salomon, à forte valeur protectrice. La main, la khamsa, évoque le chiffre 5 (comme les doigts de la main) qui a une grande importance, également dans la religion avec les Cinq Piliers de l’Islam. Il n’est donc pas surprenant de voir des amulettes avec parfois une profusion de ces symboles qui coexistent ensemble sur un même bijou ; une paire de boucles d’oreilles originaires de Tunisie en est un bel exemple puisque l’on peut y reconnaître oiseau, poisson, main et croissant lunaire ! D’autres amulettes sont conçues pour s’accrocher aux colliers comme pendentifs ou encore pour sertir des boucles de ceintures richement décorées. L’on peut également citer des petites boîtes, tantôt de forme circulaire (appelées btoula) tantôt rectangulaire (herz), dont la fonction est d’abriter un Coran miniature ou des versets du Livre Saint.

Un héritage culturel maghrébin

Deux bracelets imposants, Algérie, 19e siècle, (©Kourdi).

Cette exposition a le mérite de nous dévoiler un pan méconnu de la culture de ces trois pays méditerranéens par l’abondance de bijoux présentés ici, avec des explications détaillées sur les différents procédés de la métallurgie. Ces véritables trésors, par leur beauté et la multitude de leurs formes, leur aspect tant symbolique qu’usuel sont les témoins de l’art traditionnel des pays du Maghreb. Il s’agit d’un héritage culturel unique issu des influences des civilisations qui se sont succédés sur les rivages de la côte nord-africaine au cours des siècles : phénicienne, romaine, byzantine, ottomane, et autres, pour créer des formes multiples mais uniques, en lien avec la culture du monde arabo-musulman.

Par Sarah K.-Legrand

 

P.S. : Nous déplorons actuellement l’absence d’un catalogue d’exposition, normalement destiné à paraître au cours du mois de mai 2016. Aussi, pour aller plus loin, nous vous proposons :

Pour aller plus loin

http://www.inumiden.com/les-bijoux-berberes-de-lalgerie/

Bijoux et parures d’Algérie, Farida BENOUNICHE

Bijoux Arabes et Berbères du Maroc, Jean BESANCENOT

Bijoux berbères du Maroc dans la tradition judéo-arabe, David ROUACH

Sur la piste des bijoux du Maroc, Daniel FAUCHON

Bijoux du Maroc, Marie-Rose RABATÉ & André GOLDENBERG

Bijoux du Maroc, du Haut-Atlas à la Vallée du Draa, Marie-Rose RABATÉ

Dictionnaire des bijoux de l’Afrique du Nord. Maroc, Algérie, Tunisie, Tripolitaine, EUDEL

[En ligne], Bijoux, H. CAMPS-FABRER