Adama, d’un village malien à la bataille de Verdun, une odyssée d’enfants africains

Afficher l'image d'origine

adama aff

 

Le cinéma Jean Eustache de Pessac présente ces jours-ci, le film Adama. C’est un film d’animation, pour enfants et pour tous publics. L’action se déroule à travers plusieurs espaces et plusieurs histoires, comme on l’observe en suivant le parcours aventureux et initiatique d’un jeune Malien de 12 ans, Adama, qui se lance à la recherche de son grand frère, Samba, parti à la Guerre de 14-18. Il s’agit du premier long-métrage d’animation de Simon Rouby, scénarisé par Julien Lilti. Entre un village dogon du Mali et l’enfer de la première Guerre Mondiale sur le champ de bataille de Verdun, l’odyssée héroïque des deux enfants suit un processus complexe de parcours initiatique, de fraternité et d’aventures. 

Un «village africain» ?

Afficher l'image d'origine

Danse rituelle Dogon. By El Rabbit

La critique a usé et abusé de l’expression fourre-tout « village africain ». En réalité l’action est clairement située dans la région des falaises de Bandiagara du Mali, là où habite le peuple dogon, plus précisément aux environs de la ville de Sangha, région de Mopti. Toutes les références culturelles du film sont imprégnées de la culture dogon, qui attira l’attention des ethnologues français dans les années 1930. C’est l’ethnologue Marcel Griaule qui donna une plus grande visibilité culturelle à cette région en 1948, par la publication d’un ouvrage célèbre sur la culture dogon, écrit à partir d’entretiens avec un sage nommé Ogotemmêli : Dieu d’eau : entretiens avec Ogotemmêli (1948). A l’époque, le propos du célèbre ethnologue (critiqué par la suite par d’autres ethnologues, dont Jean-Loup Amselle[1] dans Au cœur de l’ethnie) était de valoriser la richesse de la culture spirituelle dogon (mythes et cosmogonie) qu’il comparait à la religion de la Grèce antique. Dans le film, le nom d’Ogotemmêli est mentionné plusieurs fois, comme pour mieux localiser l’histoire.

Afficher l'image d'origine

Un enfant qui ne perd pas le nord

 L’initiation du jeune Adama est interrompue par le passage d’un mystérieux oiseau blanc dans le ciel. Par la suite Adama est hanté par une idée : se lancer à la recherche de son frère Samba, qui est parti à l’aventure, au-delà des falaises de Bandiagara, pour s’engager chez les « Nassaras » (Nazaréens), ou les Français, au « pays des souffles ». En fait Samba s’est engagé dans un bataillon de tirailleurs africains des troupes françaises aux prises avec l’armée allemande, lors de la terrible Guerre de 14-18. Adama est dès lors guidé, obsédé, par la recherche de son grand frère. Il y a là un double voyage initiatique : celui du grand frère qui veut s’affirmer par la recherche de l’exploit et celui du petit frère Adama qui affronte l’inconnu et de nombreux dangers, afin de maintenir, par solidarité, l’intégrité de la famille. Ce voyage du Sud vers le Nord, rappelle évidemment celui de milliers de tirailleurs africains sacrifiés dans la première Guerre Mondiale, sans avoir bénéficié de la reconnaissance méritée, comme le montrera le film du Sénégalais Sembène Ousmane, le Camp de Thiaroye (1988), interdit en France pendant 10 ans, jusqu’en 1998). Les obstacles en tout genre s’accumulent sur le parcours du jeune Candide africain, qui ne perd jamais le nord dans sa pérégrination périlleuse.

Afficher l'image d'origine

Voyage au bout de la nuit

Sur son chemin l’enfant rencontre des personnages qui l’aident, notamment le mystérieux chasseur mendiant, Abdou, doué de pouvoirs magiques et de don de vision. Après son départ des paysages ensoleillés de Bandiagara, Adama se dirige, comme dans une descente aux enfers, vers des ambiances qui se caractériseront par l’insécurité, le danger et l’angoisse. Arrivé en France, Adama va progressivement à la rencontre de cette guerre, évoquée au préalable par les commentaires effarés des personnes qu’il croise sur sa route. En s’enfonçant dans des lieux de plus en plus sombres, il finira par arriver sur le front, à Verdun, dans une débauche dantesque de bombardements, de tranchées boueuses et de champs de bataille enneigés. Cependant le cinéaste a su éviter les scènes d’atrocité sanglante qui auraient pu choquer un jeune public. Pourtant la tragédie de la guerre est bien présente. Adama connaîtra le baptême du feu, dans un décor apocalyptique de pluie d’obus et de nuages mortels de gaz moutarde. C’est par la magie que se fera la remontée vers la lumière et le retour au pays natal.

Soldats inconnus et histoire oubliée

Beaucoup de critiques ont souligné le manque de complexité du personnage d’Adama, oubliant peut-être que ce film a l’allure d’un conte, qu’il est destiné en grande partie à un jeune public et que certains personnages de narration (en littérature et au cinéma) doivent leur efficacité à leur cohérence dans la simplicité. Tel est le cas dans Candide de Voltaire, dans le roman Sozaboy (1985) du Nigérian Ken Saro Wiwa ou dans le film Forrest Gump (1994), de l’Américain Robert Zemeckis. Le film a par ailleurs le mérite de vouloir concilier le rappel d’une page d’histoire souvent oubliée (les boucheries de tirailleurs africains lors des deux guerres mondiales en Europe) et le choix d’une narration baignant dans la poésie, l’onirique et le fantastique. La continuité musicale est assurée par la présence envoûtante de la flûte peule.

 Pour ce qui est de l’aspect documentaire, le film est également inspiré par l’histoire réelle d’un tirailleur sénégalais Abdoulaye Ndiaye, qui fut le dernier survivant de la Force Noire, nom des troupes de tirailleurs africains de la Guerre de 14-18. Abdoulaye Ndiaye est décédé le 11 novembre 1998, à l’âge de 104 ans. Depuis le film Indigènes (2006) du Fanco-algérien Rachid Bouchareb, Adama est un des rares films à rendre hommage à la contribution des tirailleurs africains à la défense de la France dans les guerres mondiales. L’auteur vise très probablement à adresser un message de fraternité, vu sa manière de décrire l’accueil reçu par Adama en France, mais il maintient néanmoins un aspect réaliste. Cependant le geste volontaire de Samba désireux d’aller se battre pour la France ne peut faire oublier les conditions difficiles, voire cruelles, dans lesquelles était effectué le recrutement des tirailleurs africains. Ce film d’animation a su garder une grande force de suggestion émotionnelle ainsi qu’un riche contenu pédagogique.

Rafael Lucas

 

Bibliographie

[1] Jean-Loup Amselle, Au cœur de l’ethnie, Paris, La Découverte, 1985.

Jean-Loup AMSELLE, Au cœur de l’ethnie, Paris, La Découverte, 1985.

Marcel GRIAULE, Dieu d’Eau : entretiens avec Ogotemmêli (1948), paris, Editions Fayard, 1997.

Éric DEROO et Antoine CHAMPEAUX, La Force noire. Gloire et infortunes d’une légende coloniale, Paris, Tallandier, 2006.

Marc MICHEL, Les Africains et La Grande Guerre, l’Appel à l’Afrique (1914-1918), Paris, Karthala, 2003.